August 12, 2012

Le mirage post-national européen, tombeau de la France et de l’Europe des peuples

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Le Coup d’État simplifié/Chapitre 6

Chapitre 6

Le mirage post-national européen, tombeau de la France et de l’Europe des peuples

« Despotisme : pouvoir absolu, arbitraire et oppressif. Toute autorité tyrannique. » Petit Robert

« Les despotes eux-mêmes ne nient pas que la liberté ne soit excellente ; seulement ils ne la veulent que pour eux-mêmes, et ils soutiennent que tous les autres en sont indignes tout à fait. » Alexis de Tocqueville

« Il n'y a d'histoire digne d'attention que celle des peuples libres. L'histoire des peuples soumis au despotisme n'est qu'un recueil d'anecdotes. » Chamfort

On a tendance à l’oublier : nous vivons aujourd’hui dans une République héritée des grandes conquêtes politiques et sociales de la fin du XVIIIème siècle, qui vit les valeurs des Lumières mettre à bas un ancien Régime incapable de corriger ses propres injustices. La conquête majeure de la Révolution française, le point d’orgue de cette séquence historique, fut l’instauration d’un gouvernement démocratique pour mettre fin au despotisme et aux privilèges de caste qui en sont l’apanage. Le « despotisme », ce terme un peu obscur, entendu par la plupart d’entre nous il y a longtemps sur les bancs du lycée et qui semble appartenir à un âge révolu.

Et pourtant… Pourtant, c’est ce système de gouvernement arbitraire (échappant à toutes règles, y compris aux siennes), absolu (sans limite dans le temps et dans l’organisation du pouvoir), oppressif (qui n’hésite pas à recourir à la violence, dure ou douce, pour imposer ses vues), bref c’est ce pouvoir tyrannique dont le principe est d’abuser par tous les moyens de sa force pour piétiner la dignité et le bien-être des gouvernés, qu’est en train de bâtir sous nos yeux stupéfaits cette Europe « qui avance » avec son coup d’Etat simplifié. On va dire que j’affabule encore. Mais ce sont ses propres artisans et promoteurs qui qualifient leur grand œuvre de « despotisme » ! Par exemple, lors d’un discours prononcé dans la cathédrale de Strasbourg en 1999, c’est Jacques Delors qui qualifia l’intégration politique européenne de « despotisme doux et éclairé ». L’actuel président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, a dit à peu près la même chose, parlant d’« empire non-impérialiste » le 10 juillet dernier, également à Strasbourg. L’un et l’autre embellissent le despotisme ou l’empire de qualificatifs qui en changeraient soi-disant l’hideuse nature. Mais un despotisme aura beau se dire « doux et éclairé » (est-il d’ailleurs le mieux placé pour parler ainsi de lui-même ?), il n’en restera pas moins une tyrannie. Quant à un empire qui ne serait ni hégémonique ni autoritaire, admettons, si les mots ont un sens, qu’il ne serait plus grand-chose et même plus rien du tout.

L’énormité de la chose pousse à l’incrédulité, surtout à notre époque où règne un esprit de consensus paresseux, propice à l’insouciance et à l’aveuglement. Car, comme le disait un ministre de la propagande qui s’y connaissait très bien dans l’art du mensonge : « Plus c’est gros, plus ça passe »[1]. Ainsi, contrairement à ce qu’elle proclame à tout bout de champ, l’Europe supranationale ne nous emmène pas vers l’avenir, vers la poursuite d’une Histoire en marche dont l’horizon est le Progrès. Non, elle nous ramène sans le dire vers l’âge pré-démocratique d’avant 1789. En effet, tout dans sa méthode, dans son système de gouvernement et dans le nouvel ordre international qu’elle dessine entre ses pays membres, tout rappelle ce que fut l’Europe contre-révolutionnaire du traité de Vienne de 1815, voire celle des temps moyenâgeux où les royautés nationales étaient soumises à l’Empereur germanique et au Pape. Au mieux, c’est un projet réactionnaire, au pire c’est une entreprise carrément rétrograde.


« C’est le système Monnet. Il consiste précisément à créer des situations dont on ne peut sortir qu’en accroissant la dose de supranationalité. Chaque difficulté nouvelle nous entraîne dans un engrenage qui pousse un peu plus à l’Etat fédéral et dessaisit un peu plus les gouvernements nationaux. »[2] Tout était dit et bien dit. C’est en ces terme qu’Alain Peyrefitte décrivait au général de Gaulle la méthode supranationale conçue par Jean Monnet pour remplacer les nations européenne par de chimériques « Etats-Unis d’Europe ». Quarante-sept ans plus tard, on reconnaîtra au passage la ressemblance flagrante avec la tragi-comédie surjouée par les dirigeants européens depuis deux ans pour faire croire à la « crise » de l’Europe !

Il n’est pas bien vu de critiquer Jean Monnet, que le consensus mou ambiant a érigé en Grand homme de notre histoire. Un Grand homme dont les chroniqueurs et experts de la construction européenne, déplorant le recul de l’enthousiasme communautaire, ne cessent, à longueur de colonnes, d’invoquer la méthode et l’esprit mais sans jamais dire de quoi il s’agissait en réalité. Et pour cause…

« L’inspirateur » comme l’appelait Charles de Gaulle présentait en effet un profil prédestiné pour la besogne : réfugié en 1940 auprès de Roosevelt comme Thorez l’était auprès de Staline, pendant que les Français Libres en exil à Londres poursuivaient la lutte, Monnet était « l’homme des Américains ». Il l’était devenu lors de la Première Guerre mondiale, en négociant de lourds emprunts de l’autre côté de l’Atlantique. Il le demeura lors de la Seconde, encourageant sans cesse le président Roosevelt à mettre la France un jour libérée sous la tutelle des Etats-Unis et à écarter conséquemment l’Homme du 18 juin, cet importun accusé par lui d’être un dictateur en puissance. Pénétré du climat moral de l’entre-deux-guerres et des lendemains immédiats de 1945, Monnet était profondément convaincu que les nations sont un mal absolu qu’il faut extirper à tout prix. D’où la solution de les faire disparaître dans un ensemble supranational sous protectorat américain, reprise pour partie des projets européens déjà agités dans les années 20 par Aristide Briand et quelques autres. Voilà ce qu’est « l’esprit européen » de Monnet : la volonté avant tout de sortir d’une histoire fatalement tragique, en liquidant les Etats-Nations européens et la démocratie qui va avec, grâce à l’action concertée de leurs dirigeants et malgré les inévitables résistances des peuples. L’objectif ultime est de parvenir à un « peuple européen » unifié. Mais comme il n’existe pas - « pas encore » ajoute-t-on - on ne peut pas s’appuyer sur lui pour instaurer le super-Etat. Et puisque les peuples existants vont se montrer rétifs, tous les moyens sont bons pour le « faire avaler aux opinions publiques », comme le dit joliment Valéry Giscard d’Estaing.

La méthode découle tout naturellement de l’idéologie : ne jamais dire les choses comme elles sont et encore moins demander leur accord aux premiers concernés, les peuples. Il s’agit de « faire avancer » à petits pas et sans que les opinions publiques s’en rendent compte, un système institutionnel coiffant les Etats et les vidant peu à peu de leur liberté démocratique, de leur souveraineté nationale. De créer des problèmes que seule l’extension ultérieure de la supranationalité pourra résoudre. De cette stratégie du ver dans le fruit procède ainsi au fil du temps un super-Etat uniformisant les sociétés européennes pour et par le marché, et échappant à tout contrôle véritable des peuples. Mis en œuvre dans les années 50, ce programme fut durablement endigué par le sursaut national impulsé par de Gaulle. Mais il reprit finalement à la fin des années 80, particulièrement avec le traité de Maastricht. Au référendum français près, qui faillit tout mettre par terre, on appliqua alors méticuleusement la méthode Monnet. « Contrairement au bon sens courant, il nous faut commencer à construire la maison par le toit ! » Comme l’a benoîtement avoué Alexandre Adler[3], on met ainsi depuis une quinzaine d’années la charrue avant les bœufs en créant des « outils » d’apparence innocente qui, par leur extension autonome, comblent ensuite d’eux-mêmes leurs propres lacunes. Ce qui fut fait timidement avec les traités d’Amsterdam et Nice, et pour finir plus hardiment avec la Constitution européenne. Ainsi, la volonté de faire passer le fédéralisme européen par la contrainte, même au prix de la démocratie, ne date pas du 29 mai 2005 au soir, mais remonte à bien des années en arrière. Les presque quinze années qui s’écoulèrent entre Maastricht et la Constitution Giscard laissèrent tout leur temps aux apôtres de l’européisme, médias et classe politique, pour tricher avec les mots, faire passer des vessies pour des lanternes, semer la confusion, multiplier les sophismes et les syllogismes, culpabiliser les citoyens. Bref, pour brouiller les pistes et faire apparaître comme naturel et nécessaire une intégration supranationale qui signifie en réalité la mort de la République française. Sans doute ce que d’aucuns appellent la « pédagogie européenne ». Une « pédagogie » qui s’est pour autant révélée insuffisante à en croire le piteux résultat du 29 mai et tous les baromètres d’opinion désespérément dans le rouge.

Un seul exemple illustrera cette déviance permanente du langage, cette dialectique du mensonge qui a partout et toujours annoncé les plus tragiques régressions démocratiques. En 1992, le débat fit rage autour du terme « délégation de compétence » que les opposants au traité accusèrent d’être en fait des « transferts de compétence ». La nuance est de taille : dans un cas on prête temporairement un pouvoir strictement délimité. Dans l’autre, on l’abandonne définitivement. Les partisans du traité et les médias hurlèrent à la paranoïa, jurant leurs grands dieux qu’il n’était question que de « délégations », un point c’est tout. Au fil du temps - l’examen de la presse écrite est à cet égard impitoyable - on se mit pourtant à admettre la réalité, puis à la nommer. Aujourd’hui, on parle sans pincettes ni guillemets de « transferts de compétence », voire carrément « d’abandon de souveraineté ». Mais le peuple y-a-t-il jamais consenti ? Non bien sûr, car la classe dirigeante, à l’instar de Jean-Claude Juncker, a été suffisamment « intelligente de ne pas attirer l’attention du public sur ce point », c'est-à-dire qu’elle ne lui a jamais posé la question en ces termes crus. C’est bien là le moins qu’on puisse dire… La démocratie française et son modèle de société sont en fait en sursis dans un couloir de la mort depuis 1992. On a cherché à les pousser à un suicide maquillé en euthanasie en 2005, on se contentera de les assassiner dans un coin sombre en 2008.

Quel genre de « démocratie européenne » compte-t-on sérieusement inventer à partir de telles méthodes ? Quelle est donc cette démocratie pour laquelle : « quand c’est oui, c’est oui et à tout jamais (Maastricht). Quand c’est non (29 mai 2005), c’est… oui quand même ! » ? Quelle est cette démocratie qui ne dit pas ce qu’elle fait ni ne fait ce qu’elle dit ? « Il n’y a de réussite qu’à partir de la vérité », observait à juste tire le général de Gaulle. Les partisans de l’intégration européenne reconnaissent eux-mêmes que le système est insuffisamment démocratique, parlant pudiquement de « déficit ». Comme s’il s’agissait d’un problème d’instruments et non pas de nature idéologique ! D’autres, comme le constitutionnaliste Dominique Rousseau, vont plus loin, appelant clairement à sa « démocratisation »[4] par un bond franc dans le fédéralisme pur et dur. Toujours la méthode de Jean Monnet… Mais prenons-les donc au mot. Est-il possible de créer une Europe fédérale dont la nature sincèrement démocratique pallierait à la disparition des Etats-Nations, seul cadre avéré (avec la cité antique) de l’éclosion du gouvernement du peuple, par et pour le peuple ? On l’a déjà évoqué, le principal problème que rencontre cette hypothèse est l’inexistence d’un peuple européen suffisamment homogène pour qu’il soit accepté en son sein la loi de la majorité par la minorité. Mais les européistes, fidèles à leur maxime selon laquelle « on avance en marchant », arguent que ce n’est qu’une question de temps. Vraiment ? A bien y réfléchir, il faudrait pourtant plus que de la foi pour souscrire à leur fervente confiance, en tout cas autant que la prospective permet d’apercevoir un horizon (pré)visible. Car comment ignorer l’évidence : l’impossibilité, le trou noir conceptuel et pratique, d’une telle perspective ? Que serait en effet ce peuple sans langue commune, sans réelle mémoire collective, sans valeurs ni aspirations suffisamment substantielles et homogènes, si tant est que la barrière des imaginaires culturels et linguistiques permette de les identifier ? Les grands partis politiques, de PSE au PPE-DE, qui siègent au Parlement européen et prétendent incarner cette nouvelle démocratie supranationale, sont en réalité les premiers à démontrer cette impossibilité : malgré leurs dénégations permanentes, ils sont absolument incapables de faire campagne – par exemple, lors des élections européennes - sur un programme unifié, car sous le vernis de leur unité demeurent en réalité des univers culturels, linguistiques et mentaux à peu près irréductibles les uns aux autres. De même, toutes les enquêtes d’opinion « Eurobaromètre » montrent invariablement l’encéphalogramme plat du sentiment identitaire européen (Annexe 1), les citoyens d’Europe n’ayant de toute évidence jamais compris qu’on leur demandait de se « sentir européen » en remplacement de leur propre nationalité. Forcément, les partisans de la supranationalité ont toujours nié ce fait et plaident contre le plus élémentaire bon sens pour la thèse d’une double allégeance. La méthode « Jean Monnet » se heurte ici sans doute aux limites de sa propre dissimulation… Mais au-delà, on sent bien que l’œuvre du temps n’y pourrait pas grand-chose, sauf peut-être à l’échelle des siècles. On en vient donc aujourd’hui à des expériences de « pédagogie renforcée », qui fleure bon l’embrigadement pur et simple : c’est le cas par exemple avec la parution d’un manuel d’histoire franco-allemand expérimental, qui annonce peut-être pour bientôt la révision des histoires nationales pour écrire une mystérieuse et consensuelle « histoire européenne »…

La promesse d’un tel peuple, attendu par ses partisans un peu à la manière de certaines églises évangéliques américaines prédisant le retour prochain du Christ sur Terre, rappelle celle de l’avènement de la société communiste parfaite dans l’ancienne URSS. Ce « grand soir » suppose en réalité, dans un cas comme dans l’autre, un véritable bouleversement anthropologique, l’émergence d’un Homme nouveau remplaçant l’humanité ordinaire. On ne se situe plus ici sur le terrain de la foi, mais plutôt du fanatisme. C’est bien là la marque connue des idéologies totalitaires, à tout le moins obscurantistes : c'est-à-dire qui se fondent non pas sur la Raison, la recherche de la vérité, l’autocritique, l’éducation et le pluralisme, mais sur une croyance magique de type religieux, sur le dogme, l’orthodoxie, la ruse, la dissimulation, le mensonge et, au bout du compte, la violence. Mais est-ce tellement surprenant de la part d’une idéologie dont la marque de fabrique, comme celle de toutes ses sœurs jumelles de la première moitié du XXème siècle, est la mégalomanie, l’ambition prométhéenne de transformer l’Humanité au besoin par la force ?

Ne pouvant créer une démocratie, l’Europe intégrée se contente de la mimer. Mais personne n’est vraiment dupe. Rendant inopérante les démocraties nationales, au-delà du paravent d’un Parlement européen faible et décrédibilisé, l’UE est obligée d’organiser une sorte de comédie démocratique pour donner le change. C’est en effet une nécessité pour elle de maintenir les apparences afin que les citoyens ne se rendent pas compte de ce qu’ils perdent. On fait donc en sorte qu’ils s’intéressent suffisamment à l’Europe pour qu’ils se tiennent tranquilles, mais pas trop pour qu’ils ne prennent pas conscience de ce qu’elle est vraiment, au risque de s’y opposer. On attend ainsi du citoyen non pas une implication dans un débat, dans un combat politique projet contre projet, mais sa participation à un jeu de rôles creux, fait de bavardages par internet et de colloques, où le but est de mettre en scène un soi-disant consensus. Bref, pour illusionner les peuples et éviter qu’ils ne se mêlent trop des « choses sérieuses », l’UE mime une sorte de démocratie apaisée, en quelque sorte un au-delà démocratique. Elle multiplie aussi les échanges avec ce qu’elle appelle la « société civile », c'est-à-dire les multinationales et lobbies de tout poil qui campent à ses portes, veillant jalousement à ne pas se laisser écarter du processus de décision. Ainsi, tomber dans le panneau de cette « démocratie du cause-toujours-tu-m’intéresses », c’est lâcher la proie pour l’ombre ! Dans ce bal de faux-semblants, on en viendrait à oublier ce qu’est la démocratie, la vraie, la seule : un système ouvert et pluraliste, qui permet à une collectivité humaine suffisamment unie par la langue, les sentiments et l’intérêt, d’assumer ses contradictions internes par l’arbitrage suprême du suffrage universel. Un système où la liberté de penser, de changer d’avis et de cap permet d’évaluer et de corriger les éventuelles erreurs des dirigeants. Et donc d’y mettre un terme sans recours à la violence. Alors oui, dans un tel système, il y a de l’inconstance, des humeurs et de l’alternance, autant de phénomènes que les eurocrates dénoncent comme des maladies infantiles mais qui sont en réalité indissociables de la condition humaine. La démocratie, le pire des systèmes, donc… peut-être, mais « à l’exception de tous les autres », comme disait Churchill.

Parviendrait-elle à créer ce peuple européen, l’UE voudrait-elle vraiment devenir une démocratie ? Il est permis d’en douter à la lumière de son système de pouvoir et de ses politiques. « Démocratie », littéralement pouvoir (« kratos ») du peuple (« demos »). Privé d’un peuple lui donnant chair, vie et âme, le nouvel ordre européen se résume en fait à la moitié du mot, c'est-à-dire à un pouvoir livré à lui-même. Ou plus précisément à ceux, chefs d’Etats et de Gouvernements déracinés de leur opinion publique, hauts fonctionnaires, juges et banquiers, qui le détiennent. L’examen de cette étrange usine à gaz communautaire la fait pencher fatalement, comme l’aiguille de la boussole s’oriente toujours vers nord, du côté du despotisme. De quoi s’agit-il ? D’un système institutionnel où des chefs d’Etats s’entendent entre eux comme à l’intérieur d’un club aux portes et fenêtres closes, sous la houlette d’un exécutif bruxellois qui mène la danse et sous le contrôle tatillon d’une cour de justice toute-puissante. Elément-clé, tous les organes supranationaux ont soit « la compétence de la compétence » (c’est la cas de la CJCE qui ne se prive pas d’étendre elle-même son pouvoir), soit une définition floue de leur pouvoir, mais dans un sens extensif, soit une indépendance absolue qui leur laisse les mains libres (Banque centrale européenne). Gouvernement de juges, de banquiers et de hauts fonctionnaires non-élus et irrévocables, c’est un système où l’expression de la divergence, voire de la simple différence, est de moins en moins possible. Surtout avec la règle de la majorité qualifiée, demain très étendue en vertu de la Constitution-bis, qui expose le mauvais élève de la classe aux représailles collectives de ses pairs. La recherche du sacro-saint « consensus » y est cultivée avec un tel excès, qu’on ne peut plus parler de consensus mais bel et bien d’intimidation et de contrainte.

Ce système est arbitraire, car il ne respecte pas ses propres règles : l’UE est soumise théoriquement à la Charte des Nations Unies, mais elle viole sans complexe le suffrage universel, c'est-à-dire le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. On l’a vu avec les sessions de rattrapage imposées au Danemark (1993) et à l’Irlande (2001), au lendemain de référendums négatifs. Sauf sursaut citoyen, on le verra bientôt avec le coup d’Etat simplifié en France. L’UE n’a théoriquement pas le droit, selon les traités européens eux-mêmes, d’édicter des règles à caractère pénal ? Qu’à cela ne tienne : elle a violé cet interdit à l’automne 2005, la Cour de justice ayant autorisé la Commission de Bruxelles à soumettre une directive à caractère pénal pour faire respecter dans les Etats membres sa réglementation environnementale. On n’oublie pas non plus la pléthore de directives et jurisprudences édictées dans le sillage de l’Acte unique de 1987, qui constituèrent des abus de pouvoir évidents par rapport à la lettre et l’esprit du traité qu’avaient ratifié les Parlement nationaux de l’époque. Enfin, l’UE est juge et partie lorsqu’il s’agit, en cas de litige, de délimiter les compétences entre elle-même et les pays membres. Ce fameux principe de subsidiarité, que seule une Cour européenne de Justice juge et partie est autorisée à interpréter, est en fait le paravent d’un pouvoir envahissant et tentaculaire, qui agit bien au-delà de la lettre des traités qui l’encadrent théoriquement. L’UE pratique ainsi sans aucune vergogne la confusion entre le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif, une confusion des pouvoirs dont la nature fondamentalement arbitraire est philosophiquement contradictoire avec le principe même d’une organisation constitutionnelle du pouvoir politique. Tout cela, donc, s’appelle un pouvoir arbitraire. On est ainsi bien loin d’un fédéralisme démocratique à l’américaine, auquel les eurocrates feraient soi-disant les yeux doux.

Ce système est aussi absolutiste, son pouvoir est sans limite. Il n’a en effet organisé en son sein aucun contre-pouvoir digne de ce nom. On le constate tous les jours : face aux Etats, les institutions supranationales tirent dans le même sens et s’épaulent les unes les autres. Il est très rare, par exemple, que la Cour de Justice désavoue la Commission sur des dossiers importants et on n’a jamais vu cette dernière critiquer l’inepte politique monétaire de la Banque centrale de Frankfort. Ce système qui n’équilibre pas les pouvoirs en son sein n’offre en réalité aucun recours ni possibilité réelle d’amendement : mis à l’index par la Commission, un Etat membre n’a presque aucune chance de pouvoir faire loyalement valoir son point de vue auprès de la CJCE, alliée politique de l’exécutif bruxellois. De même, la Commission détient un monopole d’initiative qui lui permet évidemment d’orienter à sa guise le travail réglementaire. Quant aux Parlements nationaux, ils sont sommés de transposer en droit interne les directives communautaires. S’ils n’en refusaient ne serait-ce qu’une seule, leur pays serait immédiatement traîné devant la Cour de justice et condamné. Ainsi, ayant perdu de facto leur rôle délibératif et législatif sur ce qui représente plus de 80% des lois, les Parlements nationaux votent les yeux fermés des « trains » entiers de règles dont ils ne débattent pas et ne prennent même plus connaissance. Enfin, les plus hautes juridictions nationales, en France le Conseil d’Etat et le Conseil Constitutionnel, ont peu à peu capitulé, renonçant à juger la compatibilité des normes bruxelloises avec notre droit administratif et constitutionnel. Détail pathétique, lorsqu’en 2005 les Sages de la République ont validé la Constitution européenne, leur président Pierre Mazeaud a assorti son feu vert d’une réserve : cette autorisation ne serait valide que dans la mesure où les organes supranationaux interpréteraient de manière « naturelle et raisonnable » ladite Constitution – sous-entendu, sous réserve qu’ils ne s’en serviraient pas pour commettre des abus de pouvoir, preuve que cette crainte n’est pas imaginaire. Faute de quoi, ajoutait Pierre Mazeaud, l’autorisation donnée par le Conseil Constitutionnel serait considérée par lui comme nulle et non avenue. Mais voilà, réaffirmant de facto la primauté du juge communautaire sur le juge constitutionnel national, le traité constitutionnel privait en même temps l’auguste conseil de tout droit de rétractation. Autrement dit, par on ne sait quel auto-saisissement schizophrène, seule la Cour européenne de Justice pourra dire, au regard des droits constitutionnels nationaux, si la Cour européenne de Justice… c'est-à-dire elle-même, interprète abusivement le traité Giscard ! Et dire qu’il y en a encore qui se demandent comment meurent les nations !

Arbitraire, absolutiste, le pouvoir bruxellois est enfin oppressif, livrant avec mépris les peuples à l’absolue injustice d’une société de marché mondialisée, et rabotant sans cesse leurs repères nationaux au nom d’une frénésie uniformisatrice. Oppressive l’usurpation d’une souveraineté populaire qu’elle accapare et exerce au nom d’un Etat de droit virtuel. Oppressives la politique antiéconomique de l’euro fort, qui crée de la misère dans beaucoup de pays de la zone - notamment la France et l’Italie[5] - et la sommation permanente d’engager fissa les « réformes » du sacro-saint bréviaire libéral. Oppressifs le démantèlement programmé des services publics, l’obligation de bouffer des OGM, l’interdiction faite aux Etats membres d’empêcher les Roms de Roumanie d’aller et venir sans entrave sur leur territoire malgré les graves troubles à l’ordre public que ces derniers y provoquent. Oppressive encore la dévalorisation des langues nationales au bénéfice d’une seule d’entre elles, l’anglais, et de langues minoritaires dont on espère qu’elles seront autant d’ « Etats dans l’Etat ». Oppressive toujours, la foule d’oukases vexatoires qui visent à interdire les fromages au lait cru, la libre fixation des dates d’ouverture de la chasse, les aides publiques au cinéma, etc. Oppressive enfin et surtout, l’ouverture à tous les vents d’une mondialisation dévastatrice de nos économies nationales et le refus de mettre sur pied des champions européens pour y faire face[6]. On croit parfois que l’adoration idéologique sans borne de Bruxelles pour la « concurrence libre et non faussée » obéit d’abord à une fascination exagérée pour l’ultralibéralisme anglo-saxon. Ce n’est qu’à moitié vrai : le contre-exemple d’EDF (qui sera obligée d’aligner par le haut ses tarifs sur la moyenne européenne), de même que l’émergence d’oligopoles qui maintiennent hauts leurs prix dans des secteurs comme la téléphonie ou la distribution d’eau, montrent en dernière analyse que la recherche du meilleur prix pour le consommateur relève plutôt du prétexte. Non, ce qui intéresse d’abord Bruxelles, c’est l’uniformisation des sociétés européennes, la destruction de leur cohésion, de leurs spécificités et repères nationaux, pour créer la société européenne de l’avenir radieux. C’est ainsi que l’on comprend mieux le sens d’ineptes normes bruxelloises, comme celle sur l’uniformisation des plaques minéralogiques. C’est aussi pourquoi Bruxelles est tant favorable au repeuplement du continent par une immigration massive en provenance des autres continents[7]. Incapable de créer une civilisation mieux-disante du point de vue politique, économique, social et culturel, l’UE nivelle par le bas et détruit l’existant, à la joie des élites occidentales et bientôt mondiales, enfin débarrassées du boulet des peuples européens. C’est ainsi une jungle dominée par une nouvelle aristocratie politico-administrative, alliée à une oligarchie d’argent, que nous prépare Bruxelles : une société profondément injuste et inégalitaire aux antipodes de la démocratie sociale, laquelle tend à corriger les inégalités de naissance et de condition, jamais à les aggraver. Mais pour maintenir son pouvoir despotique, l’Europe intégrée n’a-t-elle pas intérêt à concasser les nations, à transformer les peuples en plèbes désorganisées de consommateurs, apathiques et résignés face à la loi du plus fort ? Montesquieu, dans L’esprit des lois, ne le disait-il pas lui-même : « Comme il faut de la vertu dans une république, et dans la monarchie de l'honneur, il faut de la crainte dans un gouvernement despotique ; la vertu n'y est point nécessaire et honneur y serait dangereux. » ?

« Despotique », l’Europe supranationale l’est assurément, comme l’a avoué Jacques Delors, mais on cherche toujours où sont sa « douceur » et ses « Lumières » supposées ! Voulant détruire les nations contre leur gré, elle ne peut pas être démocratique car elle prive la démocratie de son cadre naturel et agit dans la contrainte pour « avancer » dans son entreprise de destruction. Même animée des meilleures intentions du monde, comment pourrait-elle ne pas devenir à la longue ce que ses actes et ses méthodes font d’elle ? Dans son Lorrenzacio, Alfred de Musset décrivait le sombre destin d’un patriote florentin qui, pour approcher et débarrasser sa cité d’un tyran étranger, se mêle à la cour en revêtant le masque de la corruption et de la plus noire immoralité. Mais parvenu à ses fins, il connaît une mort tragique : étant devenu ce qu’il combattait en en portant le masque, le patriote Lorrenzaccio est à son tour mis à mort par le peuple de Florence. Moralité : le masque finit par coller à la peau…

Démocratique, l’Europe intégrée ne peut donc pas l’être. Mais cela tombe bien car au fond elle ne veut pas l’être ! Tyrannie bureaucratique et technicienne sans visage, elle modèle un monde d’injustice et d’oppression, n’octroyant au plus grand nombre qu’un tout petit nombre de droits : celui de consommer, de voter dans le vide, et surtout d’obéir et de se taire. Comme le souligne Pierre Manent, philosophe libéral, disciple de Raymond Aron, qu’il serait donc ridicule de suspecter de « souverainisme » : « Avec l’Union européenne, nous avons donc une démocratie sans peuple, un despotisme éclairé sans despote qui se fonde sur des règles auxquelles on ne peut pas ne pas adhérer. C’est tentant pour tous ceux qui se jugent les seuls « rationnels et industrieux ». […] Ce qui est démoralisant, c’est que nos votes les plus explicites sont déclarés vains par ceux sui sont censés nous représenter. […] Nous sommes sur des rails, et vous pouvez hurler, casser les vitres, tirer le signal d’alarme, l’élargissement continue à un train d’enfer… »[8].

Soumise à ce pouvoir inique, plongée dans une jungle oligarchique, comment la France pourrait-elle survivre ? La communauté nationale, cette communauté de citoyens dont le seul véritable ciment est la volonté, au-delà des intérêts particuliers et des identités provinciales, de bâtir un avenir meilleur autour de valeurs et de principes propres, n’y trouverait bien évidemment plus sa place.

Entreprise de démolition de la France de 1789 par l’instauration autoritaire d’un super-Etat despotique, l’actuelle Union européenne façonne également un ordre international européen qui est le contrepied de celui hérité de la Révolution française. Un ordre dans lequel la France est menacée de dislocation interne et où le continent risque d’être rapidement confronté à des heurts ethniques explosifs. Cela a été dit et répété à longueur de colonnes, d’ailleurs parfois avec une pointe de regret déplacée, l’Europe ne sera pas française. Cela veut dire que la France n’y sera pas en position dominante, hégémonique, y imposant ses intérêts et ses vues à ses voisins. Pour ma part, cela ne m’attriste pas : l’époque napoléonienne, malgré certains aspects positifs indéniables pour les peuples soumis, fut une aberrante entreprise de conquête qui causa beaucoup de souffrances et de rancœurs, violant la dignité des nations occupées. Il serait contraire à la démocratie de vouloir ressusciter une telle Europe, même pacifiquement. Comme une écrasante majorité de mes concitoyens, je m’y opposerais toujours. Mais refuser une Europe française ne signifie pas pour autant accepter une Europe dominée par aucun autre pays, pas plus qu’une Europe antidémocratique, cheval de Troie de la mondialisation la plus inhumaine ! Comme toujours, la démission de nos élites justifie l’injustifiable : une forme de soumission à un « ordre des choses » qui n’est autre qu’une jungle mondiale.

« Les Monnet et autres Pleven considèrent que la France n’est qu’un petit pays ; qu’elle ne fait pas le poids pour jouer un rôle mondial ; qu’elle n’a donc qu’à se soumettre aux autres. Fabre-Luce vient même d’écrire que, les Français ayant fait depuis deux siècles la preuve qu’ils n’étaient pas capables de se gouverner, l’intégration supranationale allait permettre aux Allemands de nous apprendre l’organisation et la discipline. Tout ça est monstrueux ! Monstrueux ! »[9] Prononçant ces mots, Charles de Gaulle savait de quoi il parlait, lui qui avait déjà affronté un régime de Vichy obsédé par l’idée (déjà !) de « régénérer » une France « décadente », d’en faire le brillant second d’une Allemagne légitimement et éternellement promise à la première place du podium. Au-delà des différences évidentes de contexte historique et idéologique, la réunification allemande a brutalement remis à l’ordre du jour cette double tentation : d’un côté du Rhin, celle de rétablir une certaine forme de prédominance européenne, de l’autre côté, celle de s’y soumettre pour se débarrasser enfin du fardeau d’un destin trop lourd à porter. François Mitterrand, convaincu de la résurgence d’une ambition allemande excessive, a cherché au début des années 1990 à la ligoter dans l’intégration politique et monétaire. Mais il s’est pris les pieds dans le tapis, la France jouant avec le traité de Maastricht et ceux qui suivirent le rôle de l’arroseur arrosé. L’euro est devenu à l’évidence un instrument au service de l’économie allemande, au détriment d’autres pays dont le nôtre. Ce n’est un secret pour personne : les missions et statuts de la Banque centrale européenne, comme sa gestion de la monnaie unique, sont calqués sur ce que faisait jadis la Bundesbank. Cela n’est d’ailleurs guère surprenant : mettant au pot commun un deutschemark qui, seul parmi les monnaies européennes, avait un rang de monnaie mondiale, les Allemands ont voulu et obtenu que l’euro en soit le prolongement. Sur l’essentiel, ils n’ont pas accepté que « l’intérêt général européen » puisse être différent de leur intérêt propre. La responsabilité ultime incombe à la France, qui a eu le tort de céder sur la monnaie : le résultat est là, l’euro tel qu’il existe aboutira à sa propre explosion ou à la saignée jusqu’à épuisement des pays européens moins compétitifs que l’Allemagne, Espagne, Italie et France en tête.

Autre volet majeur de la construction européenne, la politique commerciale de l’Union est dominée par le club des pays, au premier rang desquels l’Allemagne, ayant intérêt (pour l’instant tout au moins) à un libre échange total. Forte d’une excellence industrielle - fruit d’une histoire longue - qui ne s’improvise pas ni ne se décrète, l’Allemagne dégage année après année de gigantesques excédents commerciaux - de l’ordre de 150 milliards d’euros - qui en font la principale bénéficiaire continentale de la mondialisation. Elle y est puissamment aidée par la Grande-Bretagne, qui privilégie de son côté sa traditionnelle spécialisation financière et tertiaire au détriment de son industrie, mais aussi par la Chine. Cette dernière joue habilement du « diviser pour mieux régner », favorisant chez elle les importations allemandes ce qui empêche tout rétablissement de la préférence communautaire à son détriment et sert en même temps son propre développement industriel. La France et l’Italie, mais aussi l’Espagne, dont les peuples de surcroît ne pratiquent pas le patriotisme économique des consommateurs allemands, sont les grandes perdantes de ce petit jeu. Sur bien d’autres volets, jugés essentiels par elle, l’Allemagne ne sacrifie pas ses intérêts nationaux sur l’autel de « l’intérêt général européen » mais se bat efficacement pour faire apparaître les premiers sous le masque avantageux du second. C’est le cas de la pondération démographique qui lui donnera en vertu de la Constitution-bis 17% des droits de vote au Conseil européen (contre 13% à la France), un avantage qui est loin de se résumer à une simple arithmétique mais implique au contraire un prestige et un rôle de pivot majoritaire tout à fait cruciaux. De même, hostile à la prédation de la finance internationale sur ses forteresses industrielles, Berlin est parvenu à limiter les dégâts lors de l’élaboration du traité constitutionnel, maintenant le plus possible l’unanimité sur la question des investissements directs étrangers (question plus connue à travers le projet d’accord multilatéral sur les investissements – AMI). Pendant ce temps, les dirigeants français cèdent sur tous les fronts (euro, libre échange, EDF, services publics, PAC,…), invoquant un « intérêt général européen » qui cache en réalité leur capitulation permanente, et pratiquant un double langage constant selon qu’ils s’expriment à Paris ou à Bruxelles. Lorsque Paris obtient le strapontin de Commissaire européen aux Transports, Berlin place le patriote Gunther Verhaugen au siège stratégique de Commissaire à l’Industrie (considéré comme une vice-présidence sans le titre) pour veiller au grain. Etc. Convaincus de la fatalité du déclin français, nos dirigeants n’eurent plus qu’à proposer au lendemain du 29 mai 2005 une effarante et ridicule fusion franco-allemande, étape ultime de cette logique de la soumission, à laquelle Berlin eut la bonne intelligence d’opposer un refus poli. L’Allemagne ne veut pas s’occuper des Français, ce qui n’est ni sot ni illogique.

Il n’y aura pas d’Europe française, mais plutôt une Europe ayant tendance à défendre d’abord les intérêts de son pays membre le plus puissant et à s’inspirer de son organisation institutionnelle comme de sa vision des relations internationales. Une Europe à l’allemande contraire à l’actuelle Europe à la française, celle que nous avons héritée de 1789 et des traités de paix de 1919-1920, confirmés en 1947. On le sait, l’intégration européenne s’inspire assez ouvertement de l’idéologie post-nationale du philosophe allemand Habermas, de même que son modèle institutionnel s’inspire de l’organisation constitutionnelle allemande. Ce n’est pas un hasard. Comme le déclarait le chancelier Schröder en septembre 1998 : « Reconnaître la nature fédérale de la construction européenne ne sera pour nous [Allemands] qu'une extension par le haut d'une forme d'organisation politique que nous connaissons bien. C'est plutôt pour les États centralisés que cette évolution naturelle est une révolution, et ce sera tout particulièrement aux Français qu'il appartiendra de dire quand prononcer ce mot fatidique et accepter les nouvelles réalités. »[10] L’Allemagne comme un poisson dans l’eau dans une vérité éternelle, pendant que la France devra surmonter une « révolution »… Mais les choses vont plus loin : l’autoritarisme de cette construction européenne qui se défie des électeurs est typique de l’esprit germanique, lequel place le respect du pouvoir légal, sans trop se poser la question de sa légitimité, au dessus de tout. Cette conception ultraconservatrice du pouvoir politique puise dans les valeurs fondamentales du tempérament national allemand, pour lequel l’appartenance de l’individu à la communauté n’est pas un choix mais une fatalité. C’est le contraire de la nation selon Renan, pour qui elle est « un plébiscite de tous les jours. » En acceptant de faire ratifier la Constitution-bis par le Parlement, Nicolas Sarkozy adopte cette culture politique frontalement contraire à la nôtre et foncièrement incompatible avec l’identité nationale française. Paradoxe d’autant plus saisissant que le peuple allemand aspire justement à une vie démocratique plus intense, ce qui le rapproche de nos propres aspirations héritées de 1789.

L’idéologie post-nationale allemande est le résultat du traumatisme des années trente et quarante du siècle dernier. Il penche vers la mise en place d’un ensemble dépolitisé et sans ambition mondiale, ressemblant en quelque sorte à une grosse Suisse sous protectorat des Etats-Unis. Dans cet ensemble, la masse démographique et économique de l’Allemagne doit lui permettre de ne pas renoncer à elle-même ni à la défense de ses intérêts. Au reste, elle règle en même temps un vieux compte avec l’Etat-Nation moderne, inventé par la France en 1789, avec et dans lequel elle ne s’est jamais sentie à l’aise. Un Etat-nation aux frontières politiques précises qui s’accordent mal avec une aire de peuplement germanique aux contours fluctuants. Un Etat-Nation inventé et propagé par des révolutionnaires et un Empereur français dont l’invasion des pays allemands exacerba aussitôt la rancœur et la recherche d’une voie spécifique[11].

Au plan interne, l’Europe serait ainsi peu à peu débarrassée des frontières politiques des Etats, laissant réapparaître les frontières ethnoculturelles et faisant resurgir le danger d’antagonismes autours des minorités nationales. La politique allemande à l’intérieur de l’UE en faveur des minorités nationales pose bien des questions : c’est d’elle principalement, que viennent les droits culturels et linguistiques des minorités inscrits dans la Charte des droits fondamentaux. C’est toujours le gouvernement allemand qui finance généreusement[12] des organismes communautaires et paneuropéens favorisant les minorités nationales, par exemple l’ECMI, où le dirigeant séparatiste corse de Corsica Nazione, Jean-Guy Talamoni, est fréquemment invité. Mais c’est aussi elle qui pousse à une politique transfrontalière où réapparaissent d’étranges dénominations, appartenant au passé lointain de l’Europe[13], et dans le cadre de laquelle ses attentions pour l’Alsace, par exemple, ne cessent de croître. N’oublions pas non plus ce qui fut caché méticuleusement par les médias français au début des années 1990 : les dirigeants allemands attisèrent ouvertement, y compris par des livraisons d’armes[14], la guerre de sécession yougoslave, dont on gère encore aujourd’hui les séquelles morales et géopolitiques.

Pour la France, cette perspective annonce purement et simplement le démembrement, les régionalismes hors Bassin parisien étant à terme invités à se réveiller dans cette Europe des Régions. Mais au-delà même de nos propres frontières, notamment en Europe centrale, de véritables poudrières ne demandent qu’à s’embraser avec ce genre de politique : le grand nombre de minorités nationales (par exemple les minorités hongroises) constitue un terreau explosif d’affrontements entre peuples, dès lors que l’Europe post-nationale signifierait la révision « douce » et en douce des frontières de 1919. La réintégration des minorités nationales dans leur mère-patrie respective, comme par coagulation économique et sociale, culturelle puis juridico-politique, mais sans jamais remettre directement en cause les frontières étatiques (qui seront-elles de plus en plus théoriques), ne conduira pas moins à des heurts entre ethnies, voire entre peuples.

L’Allemagne à tout gagner d’une Europe des régions qui existe déjà chez elle, le Volk allemand étant déjà une fédération non pas de citoyens unis par des valeurs et un projet collectif, mais de peuples germaniques (Stämmen) attachés à leurs particularismes. En revanche, la France à tout à y perdre car, pays unitaire dont la fragile cohésion est fondée sur l’adhésion volontaire d’individus à un projet politique qui dépasse leurs différences ethniques et linguistiques, elle pourrait bien s’y disloquer. Nos dirigeants convaincus que la petitesse de la France va trouver son salut dans la soumission à l’ordre des choses, devraient méditer ce propos du général de Gaulle : « La politique la plus coûteuse, la plus ruineuse, c'est d'être petit... »

L’Europe soi-disant « post-nationale » est en réalité un leurre. Comme le faisait si justement remarquer Alexis de Tocqueville dans L’ancien régime et la Révolution : « L'histoire est une galerie de tableaux où il y a peu d'originaux et beaucoup de copies. » L’Europe des Régions post-nationales n’est pas un dépassement de l’ère historique des nations, tout aussi chimérique et abstrait que le « peuple européen » des européistes. Elle n’est en aucun cas un bond en avant dans un avenir radieux et débarrassé de ses « archaïsmes » nationaux. Elle n’est rien d’autre que le retour à une époque où la nation n’existait pas encore. C’est le retour à l’ancien Régime. Pire, à l’Europe médiévale du Saint-Empire romain germanique qui, avec la bénédiction de la Papauté, prétendait unifier le continent autour d’un seul souverain se disant l’héritier des Empereurs romains. Dans cette Europe, la France n’existait pas au sens où nous l’entendons. Car il n’existait pas d’Etats véritablement indépendants les uns des autres. Tous les royaumes étaient soumis - au moins théoriquement - au pouvoir politique de l’Empereur germanique et au pouvoir spirituel du Pape. Il est admis par convention que c’est un roi français, François Ier, qui par son alliance avec le Grand Turc, a « inventé » les relations internationales modernes, en brisant le monolithisme sclérosé de l’Europe papale et impériale. Il fit précisément cette alliance contre son grand rival, l’Empereur germanique Charles Quint. Par la suite, une étape décisive fut franchie avec le traité de Westphalie, par lequel la France de Richelieu conféra une géopolitique française au continent européen, qui fut confirmée à partir de la Révolution française, jusqu’aux traités de Versailles (1919) et Paris (1947). L’ironie de l’histoire voudra-t-elle que ce soit un président de la Vème République française, en pèlerinage à Colombey-les-deux-Eglises chaque 9 novembre, qui reconstituera l’Empire de Charles Quint, autour de l’OTAN et de l’UE cette fois, par l’abdication de notre souveraineté ?

Il peut paraître excessif de dénoncer l’émergence d’une Europe à dominante germanique derrière celle d’une Union européenne où les intérêts nationaux, théoriquement, s’effacent au profit d’un intérêt commun. Pourtant, cette crainte ne date pas d’hier et mérite d’être prise au sérieux : « Il est temps de dire que bâtir l’Europe sur la peur obsessionnelle de l’Allemagne est tout de même une bien étrange démarche, proche de la paranoïa. D’autant qu’à force de vouloir faire cette intégration à tout prix, on va finir par faire l’Europe allemande plutôt que de ne pas faire l’Europe du tout, ce qui serait un comble. Il ne servira à rien de ficeler l’Allemagne. Car l’Allemagne, et c’est bien naturel dans sa position et avec les moyens dont elle dispose, ne renoncera à sa souveraineté que si elle domine l’ensemble, certainement pas si elle lui est subordonnée. Le débat qui se développe en ce moment en Allemagne à propos du traité en fait la démonstration : les Allemands veulent bien d’une Banque centrale européenne, mais seulement si celle-ci est peu ou prou entre les mains e la Bundesbank, et d’une monnaie unique, si celle-ci s’appelle le mark. Et comment peut-on imaginer que l’Allemagne va renoncer à jouer son jeu en Europe centrale ? N’a-t-elle pas d’ailleurs clairement annoncé la couleur quand elle a reconnu unilatéralement la Croatie, sans se soucier des engagements communautaires qu’elle avait pris quelques semaines auparavant ? Une fois de plus, il nous faut considérer le monde tel qu’il est et non tel qu’on voudrait qu’il soit. Et dans de monde-là, ce que la France peut apporter de plus précieux à l’Europe, c’est de trouver en elle-même assez d’énergie et de volonté pour devenir un contrepoids pour équilibrer les forces en présence, pour peser lourd face à l’Allemagne, sinon pour faire jeu égal avec elle. » Ce propos sans fard, qui n’est clairement pas celui d’un affabulateur antiallemand, fut prononcé devant l’Assemblée nationale en 1992. Il devait, comme on le constate aujourd’hui, se révéler prophétique et ne fut pas, en tout cas, démenti plus tard par son propre auteur : Philippe Séguin[15]

C’est pourquoi il est vital de bâtir une Europe sur une parité réelle entre la France et l’Allemagne, où les deux pays défendent correctement chacun leurs intérêts. Une Europe se forgeant pas à pas un avenir harmonieux à partir de projets communs. Il ne s’agit pas dans mon esprit de prendre acte du relâchement de la relation franco-allemande et de prôner en conséquence une politique étroite de défense de nos intérêts. Tout au contraire, il s’agit autant que possible de resserrer les liens distendus avec nos amis allemands, des liens qui demeurent étroits mais qui ont évolué comme ont évolué les deux pays depuis la chute du Mur. Ces liens ne pourront souffrir éternellement la somme de malentendus et de faux-semblants que les dirigeants successifs des deux pays ont laissé s’accumuler depuis une quinzaine d’années. Il s’agit de faire cela pour rétablir une relation plus équilibrée entre les deux pays, sans quoi il sera impossible, qu’on le veuille ou non, qu’on le déplore ou qu’on s’en réjouisse, de bâtir une Europe saine, solide et durable.

Soumise à un régime supranational extérieur à elle-même et contraire à sa nature démocratique, obligée de se conformer à une société du tout-marché qui saccage son unité et ses solidarités nationales, intégrée à une Europe des Régions mortelle pour son Etat-nation, la France est menacée de dislocation, de dispersion comme disait le général de Gaulle. Cette mauvaise Europe ne peut pas avoir d’avenir : elle se condamne elle-même par ses abus, son inefficacité et ses injustices. Pour autant, l’échec de cette Union européenne là ne signifie pas qu’il est impossible et inutile de construire l’Europe sur des bases saines de réconciliation entre les peuples. C’est de logiciel et de méthode dont la construction européenne doit d’urgence changer, ce que permettrait aujourd’hui, et une bonne fois pour toutes, le rejet de la Constitution-bis par référendum.



  1.  Joseph Goebbels, ministre de la Propagande du IIIème Reich.
  2.  Alain Peyrefitte, C’était de Gaulle, tome 1, Editions de Fallois, Fayard, 1994, p 67.
  3.  Le Figaro, 27 avril 2005.
  4.  « Il faut maintenant démocratiser l’Europe », Le Monde, 8 février 2007.
  5.  Economiste à l’OFCE, Eloi Laurent évalue ainsi que l’appréciation de 10% de l’euro aujourd’hui trop cher face aux autres devises, coûte jusqu’à un point de croissance à l’Europe !
  6.  Lors de la vente d’Arcelor à Mittal, le Commissaire européen à la concurrence justifia l’inertie de la Commission, expliquant que Bruxelles ne voulaient surtout pas de champions européens, mais des groupes mondiaux (quels que soient leurs propriétaires) en Europe.
  7.  Le fameux « livre vert » de la Commission européenne publié il y a quelques années à peine, en dit long sur les objectifs qui seraient assignés à une politique commune de l’immigration, telle que la permet la Constitution-bis de Nicolas Sarkozy.
  8.  « Vous pouvez hurler, l’élargissement continue à un train d’enfer », entretien avec Pierre Manent, Libération, 24 juin 2006.
  9.  Alain Peyrefitte, op cit, pp 68-69.
  10.  Le Monde, édition du 16 septembre 1998.
  11.  Le traumatisme de la conquête de la Prusse en 1805 par Napoléon, cristallisa aussitôt une réaction nationale autour du « discours à la nation allemande » de Fichte, qui imprègne profondément depuis le sentiment national.
  12.  En comparaison de son « niet » réitéré sur toute augmentation du budget communautaire, qui illustre sa conception des plus intéressée de la participation financière à la vie de l’UE, on est obligé de se dire que sa prodigalité envers la promotion des minorités nationales n’est pas à vocation purement folklorique !
  13.  L’euro-région « Egrensis », créée à cheval sur l’Allemagne et la République tchèque dans sa région des Sudètes, renvoie par son nom à l’époque où la Bohème tchèque faisait partie du Saint-Empire romain germanique. A la grande inquiétude de Tchèques, qui participent en freinant des quatre fers à cette coopération transfrontalière imposée par Bruxelles !
  14.  Après avoir déstabilisé diplomatiquement la Yougoslavie par des moyens indirects, l’Allemagne a fourni aux nationalistes croates de nombreuses armes, y compris des armes lourdes, prélevées sur les arsenaux de l’ancienne RDA.
  15.  Discours pour la France, Philippe Séguin, 5 mai 1992.


http://fr.wikisource.org/wiki/Le_Coup_d%E2%80%99%C3%89tat_simplifi%C3%A9/Chapitre_6

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