November 2, 2010

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31/10/10


Défense : surmonter l’impasse budgétaire - par Guillaume Lagane


Quel avenir pour la défense française à l’heure où le problème de la dette nous oblige à comprimer fortement le niveau des dépenses publiques ? Dans sa note pour la Fondation pour l'Innovation Politique, "Défense : surmonter l’impasse budgétaire", Guillaume Lagane (haut fonctionnaire et spécialiste des questions de défense) avance pour surmonter ces difficultés la possibilité de mutualiser une part de l’effort de défense avec nos alliés.
Touteleurope.eu : Du fait de la crise économique, est-ce que les pays de l'Europe arrivent à avoir des budgets militaires suffisants ?

Guillaume Lagane: Depuis une décennie, les budgets de défense en Europe ont eu tendance à se réduire ou à stagner alors que dans le reste du monde vous avez une croissance régulière et parfois très forte des budgets de défense. Le secrétaire d'Etat américain à la défense Robert Gates s'est ému récemment de cette réduction tendancielle des budgets de défense qui avait un aspect dangereux pour la stabilité de l'Europe.

Dans ce contexte général, la crise, en réduisant les recettes et en augmentant les déficits des Etats, a incontestablement pour effet d'exercer une pression sur ces budgets fragilisés. La réaction des pays européens, on vient encore d'en avoir l'exemple avec le Royaume-Uni, c'est effectivement de réduire ces budgets.


Touteleurope.eu : Du fait de ces baisses budgétaires, réfléchit-on à une mutualisation des moyens militaires en Europe ?

G.L. : Cela fait longtemps que l'on réfléchit à une mutualisation des moyens militaires afin de permettre à l'Europe de se renforcer. Il faut savoir que l'Union européenne en tant que telle pourrait être une puissance militaire assez considérable. Le total des budgets de défense des 27 Etats est de l'ordre de 200 milliards d'euros, ce qui nous place au deuxième rang mondial derrière les Etats-Unis qui sont à 450 milliards d'euros.


Touteleurope.eu : Mais n'y a-t-il pas des doublons du côté européen ?

G.L. : Tout d'abord, les armées européennes en tant qu'héritières de la Guerre froide étaient plus tournées vers la défense du territoire que vers la projection. Il faut savoir que sur 2,5 millions de soldats en Europe, il n'y en a que 3% qui peuvent être déployés sur des théâtres extra-européens. De plus, en Europe, la fragmentation des 27 Etats fait qu'il y a des redondances ou des choses inutiles. Cela fait donc longtemps qu'on parle de mutualisation.

Pour autant, la situation est très favorable à ce qu'on entre beaucoup plus concrètement dans le vif du sujet.


Touteleurope.eu : Le ministre français de la Défense, Hervé Morin, s'inquiète de "l'absence de volonté" des Européens à accroître leur coopération en matière de défense. La souveraineté militaire est-elle un débat trop sensible en Europe ?
Née en 2004, la Fondation pour l'innovation politique contribue au pluralisme de la pensée et au renouvellement du débat public. Elle s'inscrit dans une perspective libérale, progressiste et européenne.
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G.L. : Un premier élément est lié au fait que la défense est quelque chose de très sensible et qu'on veut garder ça pour soi. Deuxième élément lié aux intérêts industriels et économiques, les marchés de défense sont étroitement nationaux. Cela est même garanti par le traité de Rome. Dans ce contexte, les pays sont plutôt réticents à mutualiser les efforts, parce que cela pourrait vouloir signifier pour eux de participer au pot commun plutôt que de financer leurs industriels nationaux.

Par ailleurs, dans l'Union européenne, vous avez deux types de pays. Des pays qui continuent à avoir un effort réel en matière de défense avec 2% de leur PIB. Il s'agit essentiellement de la France et du Royaume-Uni.

Il y a beaucoup d'autres pays où les budgets sont plutôt autour de 1,3% qui ont un peu renoncé à développer des outils militaires crédibles. D'autant que les opinions publiques européennes ne sont pas du tout favorables à financer des outils militaires coûteux pour des expéditions lointaines.


Touteleurope.eu : Quel rôle pourrait avoir l’Otan pour faire avancer les coopérations militaires européennes ?

G.L. : L'Otan pourrait faire avancer concrètement des programmes de coopération. Elle l'a déjà fait et le projet qui va être discuter à Lisbonne de bouclier anti-missile aboutirait de fait à une mutualisation pour avoir ce type de protection.

Mais toute coopération au sein de l'Otan devra passer par une réforme de l'organisation pour la rendre plus réactive. Dans le même temps, cette organisation peut avoir ce rôle-là. Elle présente en effet une particularité : sur le théâtre afghan, elle est dans une opération de guerre. Toutes les nations européennes qui participent à cette expédition se retrouvent concrètement à partager les matériels, ont les mêmes expériences et réalisent les mêmes opérations.


Touteleurope.eu : Est-il réellement possible d’avoir un pôle européen au sein de l’Otan face au géant américain ?

G.L. : Il n'y a pas de réponse simple. De manière réaliste, il est peu probable qu'on fasse émerger un pôle européen qui soit au même niveau que celui des Américains. Leur budget de défense représente plus de la moitié du total des budgets de défense de la planète. Ils dépensent à eux seuls autant que tous les autres.

Cela veut dire qu'ils réalisent un effort national important avec 4% du PIB consacré à la défense. Il faudrait donc qu'on double au moins nos budgets. Cela serait peu crédible financièrement et difficilement accepté dans l'opinion.


Touteleurope.eu: Arrivera-t-on à une défense européenne un jour ?

G.L. : Cela arrivera probablement, mais à long terme. A court et moyen terme, ce sera des ambitions nécessairement limitées. Il y a une coopération limitée. L'Union européenne a déployé près de 23 opérations à l'extérieur, mais ce sont souvent plus des opérations à caractère policier que militaires.

C'est plus sur des initiatives bilatérales ou trilatérales qu'on fera avancer l'Europe sur cette question-là. Les accords de Saint-Malo étaient franco-britanniques. Peut-être le futur traité qui va être signé dans un mois entre les mêmes parties va avoir une portée équivalente. L'idée de ce traité est de voir comment nous pourrions mutualiser notre effort militaire.

Pour la première fois depuis longtemps, les contraintes budgétaires sont telles pour les Britanniques (avec une baisse de 8% de leur budget de défense), qu'ils sont peut-être plus enclins à partager leurs outils militaires avec leurs alliés, au premier rang desquels se trouve la France.

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